Il y a des personnes dont la trajectoire raconte quelque chose de profondément humain. La perte d'un ami peut faire tellement mal surtout quand l'amitié est naissante et nous la sentons s'établir à long terme. Je connaissais Zoltàn depuis à peine cinq ans et il m'a récemment choisi comme deuxième parrain pour l'accompagner dans l'adhésion à une société patriotique et historique de la place. Réussite totale en décembre dernier, nous en étions aux anges. Le processus de candidature et la fréquentation de la société nous a rapproché et sommes devenus amis, avec une rapidité spectaculaire pour notre âge. Sa mort récente à 46 ans en janvier de cette année m'a prondément boulversé et m'a fait réfléchir sur ce que nous laisse Zoltàn après une vie bien trop courte mais extrêmement riche et remplie.
Le sentiment d'injustice est encore énorme: pourquoi lui, pourquoi si tôt, et soyons honnête: oui, j'ai de la chance d'avoir quelques bons amis, mais je ne me fais pas non plus des nouveaux amis du jour au lendemain à 49 ans.
Il faut revenir sur ce que Zoltàn nous laisse. Une carrière brillante et une personnalité particulièrement attachante, et surtout des valeurs humaines vécues jusqu'au bout. Une vie avec des détours, des obstacles et une persévérance silencieuse.
Pendant nos discussions personnelles j'ai tout de suite été marqué par son parcours exceptionnel, fruit de l'effort individuel. Son histoire ne commence pas dans les bureaux. Elle commence bien plus bas. Arrivé en Suisse de Ozd en Hongrie - et les connaisseurs le savent, ce n'est pas Budapest en terme de point de départ - sans réseau, sans relations, et sans parler réellement le français, il a connu ce que vivent beaucoup d’immigrés adultes : la réalité brute de l’intégration. Les diplômes et l’expérience acquis ailleurs ne suffisent pas toujours. La Suisse est un pays exigeant, parfois impitoyable pour ceux qui arrivent de l’extérieur.
Après des centaines de réponses négatives à ses candidatures, il a finalement accepté ce qu’il fallait accepter pour continuer : un travail physique dans une aciérie centenaire à Biel/Bienne.
Les journées pouvaient durer jusqu’à douze heures. Un travail physiquement et mentalement éprouvant.
Et pourtant, c’est là que se révèle vraiment un caractère.
Pendant ces années d’usine, Zoltán ne renonce pas à ses objectifs. Il termine en parallèle les études d’économie qu’il avait laissées inachevées en Hongrie. Ses vacances sont consacrées aux examens. Le reste du temps, il travaille… et apprend le français, jusqu’à atteindre un niveau avancé.
Plus tard, il revient à Genève, poursuit ses études et se spécialise dans l’économie et la finance. Petit à petit, il construit une carrière dans le conseil financier et l’assurance, notamment auprès de grandes sociétés suisses comme Swiss Life puis Allianz, dont il était particulièrement fier.
Avec le temps, il devient un conseiller reconnu, accompagnant des centaines puis des milliers de clients — expatriés, familles, entrepreneurs — pour les aider à comprendre les subtilités du système suisse : assurances, prévoyance, fiscalité, logement.
Mais ce qui comptait chez Zoltán n’était pas seulement la réussite professionnelle. Un être humain doux, attentionné, toujours présent et serviable. Je crois sincèrement que beaucoup aimeraient ou auraient même rêvé d'avoir des amis comme ça. Un appel à l'hôpital, quand j'en avais le plus besoin, sinon des attentions comme pour les anniversaires ou encore lors des difficultés de la vie qui nous arrivent en pleine figure, toujours avec le mot juste.
Il a construit sa vie et sa carrière sur des principes solides.
Sans raccourcis.
Sans privilèges particuliers.
Sans réseaux hérités.
Simplement par la persévérance.
Pour beaucoup de Hongrois installés en Suisse, il est devenu un repère. Quelqu’un qui comprenait les défis d’une installation dans un nouveau pays : les démarches administratives, les barrières linguistiques, la solitude parfois.
Parce que lui avait traversé tout cela.
Il savait ce que signifie recommencer sa vie adulte dans un autre pays. Apprendre une langue. Travailler dur. Repartir de zéro.
Pour moi, Zoltán restera surtout un ami : quelqu’un de direct, loyal, toujours profondément honnête, fiable et joyeux en toutes circonstances.
Dans un monde qui célèbre souvent les succès rapides, Zoltán représentait autre chose :
la réussite patiente.
Celle qui se construit jour après jour.
Celle qui passe parfois par l’usine avant d’arriver au bureau.
Et c’est peut-être pour cela que son parcours restera inspirant pour beaucoup.
Par-dessus tout, il savait vivre : s’amuser, rire, et passer de longues soirées entre amis, aprécier la musique, il chantait lui-même. Un jour il m'a avoué qu'il aimait aussi le rock et le metal (étant moi-même un passionné et connaisseur de cette musique), et c'est vrai, nous aurions peut-être pu aller à un concert de rock ou de metal ensemble, un jour...
Ces derniers temps, il vivait à 200 à l'heure, ce n'était pas un secret. Ceci est très personnel: en repensant à Zoltán, un chef-d'œvre intemporel du rock, dont j'ai toujours été ému, me revient: Detroit Rock City de KISS. Il raconte l’histoire d’un fan qui prend la route pour aller à un concert de KISS et qui meurt dans un accident. Une histoire rock, mais aussi un rappel très simple : la vie peut s’arrêter brusquement, injustement. Cher Zoltàn, laisse-moi te dédier ce morceau. Je dois citer ces quelques lignes, de façon symbolique:
(...)
Moving fast, down 95Hit top speed, but I'm still moving much too slowI feel so good, I'm so aliveHear my song playin' on the radio
It goesGet upEverybody's gonna move their feetGet downEverybody's gonna leave their seat(...)You gotta lose your mind in Detroit Rock City(...)
Cher Zoltán, tu me manques. Comme tu m'as appelé récemment:
Ton "deuxième parrain éternel", Olivier.